Mezzo_Hallorave_couvJiminy et Moi

Pour inaugurer cette rubrique, ma planche préférée du Roi des Mouches, tome1 (Hallorave) de Mezzo et Pirus, chez Albin Michel (2005).

Il s'agit de la planche 14 de l'album, la dernière du 2ème épisode intitulé "Jiminy et moi" qui me rappelle irrésistiblement American Beauty de Sam Mendes au cinéma.

D'ailleurs, la planche est du cinéma, pour un personnage qui se fait son cinéma. Commercial, Robert a accepté d'acheter un "super-cadeau" d'entreprise pour des clients coréens: il trouvera un robot. Rentré chez lui où il est transparent, il retrouve l'indifférence de sa femme et de sa fille qui se laisse peloter par "le garçon aux chips" que Robert prend immédiatement en grippe.

Heureusement, quand il a un peu bu, Robert réussit à faire apparaître son double cool, relax, Jiminy, qui fait par procuration tout ce que l'habitus social interdit.

Avec Jiminy, tout est plus facile. Avec l'alcool aussi. Y compris de fracasser le robot sur la tête du garçon aux chips avant de sombrer dans l'inconscience

LA planche

Arrive notre planche, et le réveil.

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Au premier abord, le parti-pris est extrême: une alternance à la verticale champ/contre-champ de plongées en vision externe et contreplongées en vision subjective, alors que le texte est un monologue intérieur.

La première case est un plan général, une plongée rigoureusement verticale: tout est écrasé, ramené à plat, le monde n'est plus hiérarchisé. Influence du titre? J'ai l'impression que Robert est comme pris sur du papier tue-mouches. La vie l'a collé là: qu'à cela ne tienne, de cette position il maîtrise tout...

Les trois autres cases en plongée sur le buste du personnage, presque identiques, disent la douce torpeur, l'exquis détachement qu'un mouvement déplacé anéantirait. Tandis que là, il est dieu, et a décidé qu'en ce dimanche, ainsi soit-il, le monde entier lui rendrait grâces.

En dieu qu'il est, dans les quatre cases en contreplongée il recommence la création, en laissant venir dans son champ de vision un monde délicieusement vide, un moment traversé par un fantôme du passé, avant de devenir merveilleux de grâce et d'harmonie pour qu'enfin advienne le vrai sens des choses, l'essence de la vie, qui est d'être dérisoire. Et il rit.

Tout ceci est d'un incroyable maîtrise technique. Outre la sûreté d'un pinceau méticuleux, outre l'audace de la case presque vide qui happe le regard, je prends pour preuve la case de l'avion dans la bouteille.

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Dans l'original en noir et blanc, l'avion est là, parfaitement proportionné. Voyez la sortie couleurs, avec maintenant le niveau de whisky dans la bouteille: pour que l'équilibre demeure, il faut que l'avion soit plus petit pour s'inscrire dans un nouvel espace, triangulaire.

Si cela ne s'appelle pas respecter le lecteur...