Peeters_Pachyderme_pl46_lPACHYDERME

de Frederik PEETERS

Analyse de la planche 46

Le choix d'une planche n'a pas été facile. Il y avait cette merveilleuse planche intimiste/rentrée, la 36 où Carice se voit offrir le pendentif. Bien sûr, il a fallu résister à la trop attirante planche 44. On pouvait se laisser tenter par la 58, composée de façon virtuose; mais ce serait un gâchis que de la commenter sans voir l'original, tant les techniques ont l'air de s'y croiser. Au sommet peut-être, le face-à-face des planches 70-71, d'une si grande intelligence pour mettre définitivement le lecteur sur la voie...

Finalement, ce sera la planche 46 (page 56), où Carice s'arrache (à moins qu'elle ne soit rejetée?) à ses fantasmes pour se retrouver face à elle-même, où son destin se noue.

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Tout commence quatre planches auparavant. Carice suit l'apparition de son élève, dont la fuite l'entraîne dans un couloir. Sur les murs fleurissent les motifs entraperçus sur le piano (planche 42, case 5). En progressant, Carice caresse les murs jusqu'au moment où ses doigts effleurent inconsciemment un troublant mamelon froufroutant. Alors, les motifs floraux bourgeonnent et ouvrent dans le mur un passage sans équivoque qui la conduit au coeur de la/sa féminité.

Dans cette cavité obscure et mystérieuse tout se joue: va-t-elle y rester à répéter indéfiniment son désir d'enfants? Un éclair (planche 45, case 3), et elle fuit plutôt ce fantasme envahissant. Poursuivie par des masses branlantes de foetus en mal d'amour, elle se fraie un chemin à travers une épaisse futaie.

Et nous voici à la planche 46.

Case 1

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La première case adopte un format très allongé qui suggère la durée et l'effort. Il faut fuir la masse menaçante qui s'écroule à gauche, mais la progression est difficile: les branches du premier plan, en allant à contresens de la lecture, contrarient le mouvement de Carice fortement penchée. Une part d'elle-même (main gauche) la tire en avant; une autre part la retient (main droite et sac). Les deux verticales des troncs bouchent l'issue à droite.

Case 2

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Vision frontale, gros plan sur le visage tendu, yeux fermés pour se protéger des branches enchevêtrées que les deux mains écartent à grand peine. Une totale absence de profondeur renforce l'inntrication des branches. La case est complètement bouchée vers le haut. Nous verrons un peu plus tard comment vers le bas, elle prépare et dramatise la case 5.

Case 3

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Encore un très gros plan, cette fois-ci sur la bottine dont le talon décolle à peine. Image équivoque: la branche qui entoure le pied cherche-t-elle à retenir Carice ou la déséquilibre-t-elle?

Case 4

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Même ambiguïté sur le visage de Carice: le regard (tout est fait pour qu'on ne voie que lui) est-il tendu vers l'issue qui se profile enfin, ou surpris de basculer en avant?

Case 5

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Cette case touche à la perfection par sa composition propre, par sa puissance narrative, mais aussi par son rôle dans l'économie de l'ensemble de la planche.

Carice bascule en avant. Sa main gauche qui faisait contrepoids tout à coup cherche un appui; sa main droite qu'il fallait arracher au taillis la retient maintenant. C'est toute l'ambivalence de ce qui se passe. Veut-elle vraiment s'arracher à son fantasme? N'y a-t-il pas quelque chose au fond d'elle qui l'y retient? N'est-elle pas plutôt expulsée, rendue à sa liberté et à sa responsabilité?

Une case dramatique, composée en rideau de théâtre. Si on prolonge les branches et le corps de Carice vers le haut, vers la case 2, l'effet est amplifié par la continuité des lignes. Il est même redoublé par la ligne des nuages. Derrière ce rideau lourd, complexe, qui occupe toute la moitié supérieure gauche de la planche se profile une réalité claire, lumineuse. Là, tout retrouve un poids.

Case 6

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La pente est forte, nous le savons depuis la case 5. C'est confirmé par la ligne de partage entre les deux teintes dans le coin supérieur droit, et bien sûr par le corps en perdition de Carice. Seuls quelques traits se contentent d'indiquer la nature du lieu, renforçant l'impression d'ouverture, d'un espace en pleine lumière.

Case 7

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Carice reprend ses esprits. La frontalité de l'image est complète, ce qui la rendra très facile à retourner lorsqu'il faudra suivre le regard de la jeune femme pour comprendre sa surprise.

Case 8

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Carice s'était perdue (dédoublée) à la planche 6. Elle est désormais face à elle-même. Se rejoindre, ce serait se perdre en acceptant la fatalité de l'accident, mais à la planche suivante, Monsieur Knapp, le vieux déporté sur sa chaise roulante, creusera un fossé entre elle et elle, l'empêchant de coïncider avec son accident, et lui permettant de tenter l'aventure suprasensible qui changera le cours des choses.

Combien d'albums d'une telle richesse dans une année?