Ciel_Louvre_couvLe ciel au-dessus du Louvre

Bernar YSLAIRE

et Jean-Claude CARRIERE

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Les Emblèmes de la Raison

En commentant pour Robespierre son Marat assassiné, Jacques-Louis David s'arrête sur le vaste frottis d'arrière-plan. Il vient de peindre un nouveau martyr, mais il n'y a désormais aucun ciel pour l'accueillir. "Le nouveau ciel est vide, Maximilien... Trop vide..." dit-il tandis que l'ombre de Robespierre vient se surimposer sur la figure du martyr.

Ce ciel vide, Robespierre veut le remplir. Comme on ne peut y remettre Dieu, on y placera la Raison divinisée. A David de représenter l'Etre suprême, selon la formule de Rousseau. Mais comment donner un visage à L'Etre?

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En même temps, la Révolution doit trouver "les images idéales des temps nouveaux". Il lui faut des symboles, de grandes actions à exalter. En manipulant les faits et les paroles, on crée un nouveau martyr: le jeune Bara. Un défi de plus pour David qui se charge de produire une image qui fera le tour des écoles.

L'Etre suprême, le jeune Bara: petit à petit, les deux se confondent pour le peintre qui s'entiche d'un jeune homme venu de Khazarie, Jules Stern, et qu'il prend pour modèle jusque dans la mort, jusqu'au fond des charniers.

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Tout est profondément intelligent dans cet album (la plume de Jean-Claude Cariière a déjà largement fait ses preuves...), et on peut difficilement rêver mieux que le dessin de Bernar Yslaire qui, dans le brio de son inachèvement, se pose comme le contrepoint des frottis de David. Lignes de composition apparentes, coups de crayon, rehauts de craie blanche, grisaille, sanguine, tout concourt au charme puissant de l'ouvrage.

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Un charme malheureusement non pas gâché, mais atténué par la présentation des textes. Les têtes de chapitres sont d'une rare mocheté, et font regretter le temps où il y avait des typographes pour choisir les caractères, les espacer, et découper le texte sans nuire au sens, et encore moins le fausser. Et comme si ces têtes de chapitres ne suffisaient pas, on peut être horrifié par l'irruption du texte "off" dans la page, le pompon étant détenu par la page 48 et la page 63 où l'on comprendrait presque que David ferme les yeux de Bara, non sur le ciel au-dessus du Louvre, mais sur la typo.

Si au-delà du destin du seul Jules Stern, vous êtes intéressés par la nécessité où s'est trouvée la Révolution de se donner des principes et des emblèmes, voici quelques lignes écrites par Jean Starobinski et qui me semblent coller parfaitement au sujet de l'album (1789. Les Emblèmes de la Raison, Flammarion, 1973):

"Le premier acte de liberté fait place nette, ouvre le champ illimié du possible. Mais qui peut demeurer à cet instant de crête où les ténèbres reculent et où le jour futur offre tous les visages, parce qu'il n'a encore aucun visage? Il faut peupler l'espace qui s'ouvre, nommer la divinité qui en occupera le centre, reconnaître ou créer la force qui agira désormais souverainement. [...] Tout ce qui se laisse d'abord pressentir, c'est que le champ est libre pour des principes universels. Car le principe est la parole du commencement, l'énoncé fondateur qui prétend contenir et fixer en lui l'autorité du commencement. " (pp. 51-52)

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"Ainsi s'opère la descente des principes dans la réalité de l'histoire. Le discours de la raison, entraîné par la passion volontaire, cherche dans le monde son point d'insertion, son réceptacle. Les grands moments révolutionnaires sont les épisodes de cette incarnation [...] Jusqu'à la mort de Robespierre, la révolution se déploie dans un langage symbolique, dont s'est faite sa légende [...]. Les mouvements de foule, les fêtes, les emblèmes sont les éléments de ce discours symbolique qui tout ensemble dissimule et manifeste un pas décisif de l'histoire." (pp. 54-55)

Starobinski_couvEt quand à la fin, Jacques-Louis David, qui a échappé à la Terreur car il n'est pas à une compromission près admire son nouveau maître, Bonaparte, au regard porté vers les cîmes, nous retrouvons Starobinski:

"Derrière la façade des principes, l'on découvre les appétits et les intérêts: le siècle se fait "positif". Reste alors la volonté nue: la volonté sans principes, ou appuyée sur des principes de circonstance. De tous les principes élaborés abstraitement par les théoriciens de 1789, il reste ceux qui conviennent à la nouvelle classe dirigeante. Le drame accompli, les toges et les masques tombent. la mythologie de la lumière et de la vertu cesse d'avoir cours: il faut qu'une nation soit gouvernée, fût-ce par un général corse." (p. 57)