26 septembre 2009
Analyse de la planche 46 de PACHYDERME de Frederik PEETERS
PACHYDERME
de Frederik PEETERS
Analyse de la planche 46
Le choix d'une planche n'a pas été facile. Il y avait cette merveilleuse planche intimiste/rentrée, la 36 où Carice se voit offrir le pendentif. Bien sûr, il a fallu résister à la trop attirante planche 44. On pouvait se laisser tenter par la 58, composée de façon virtuose; mais ce serait un gâchis que de la commenter sans voir l'original, tant les techniques ont l'air de s'y croiser. Au sommet peut-être, le face-à-face des planches 70-71, d'une si grande intelligence pour mettre définitivement le lecteur sur la voie...
Finalement, ce sera la planche 46 (page 56), où Carice s'arrache (à moins qu'elle ne soit rejetée?) à ses fantasmes pour se retrouver face à elle-même, où son destin se noue.
Tout commence quatre planches auparavant. Carice suit l'apparition de son élève, dont la fuite l'entraîne dans un couloir. Sur les murs fleurissent les motifs entraperçus sur le piano (planche 42, case 5). En progressant, Carice caresse les murs jusqu'au moment où ses doigts effleurent inconsciemment un troublant mamelon froufroutant. Alors, les motifs floraux bourgeonnent et ouvrent dans le mur un passage sans équivoque qui la conduit au coeur de la/sa féminité.
Dans cette cavité obscure et mystérieuse tout se joue: va-t-elle y rester à répéter indéfiniment son désir d'enfants? Un éclair (planche 45, case 3), et elle fuit plutôt ce fantasme envahissant. Poursuivie par des masses branlantes de foetus en mal d'amour, elle se fraie un chemin à travers une épaisse futaie.
Et nous voici à la planche 46.
Case 1
La première case adopte un format très allongé qui suggère la durée et l'effort. Il faut fuir la masse menaçante qui s'écroule à gauche, mais la progression est difficile: les branches du premier plan, en allant à contresens de la lecture, contrarient le mouvement de Carice fortement penchée. Une part d'elle-même (main gauche) la tire en avant; une autre part la retient (main droite et sac). Les deux verticales des troncs bouchent l'issue à droite.
Case 2
Vision frontale, gros plan sur le visage tendu, yeux fermés pour se protéger des branches enchevêtrées que les deux mains écartent à grand peine. Une totale absence de profondeur renforce l'inntrication des branches. La case est complètement bouchée vers le haut. Nous verrons un peu plus tard comment vers le bas, elle prépare et dramatise la case 5.
Case 3
Encore un très gros plan, cette fois-ci sur la bottine dont le talon décolle à peine. Image équivoque: la branche qui entoure le pied cherche-t-elle à retenir Carice ou la déséquilibre-t-elle?
Case 4
Même ambiguïté sur le visage de Carice: le regard (tout est fait pour qu'on ne voie que lui) est-il tendu vers l'issue qui se profile enfin, ou surpris de basculer en avant?
Case 5
Cette case touche à la perfection par sa composition propre, par sa puissance narrative, mais aussi par son rôle dans l'économie de l'ensemble de la planche.
Carice bascule en avant. Sa main gauche qui faisait contrepoids tout à coup cherche un appui; sa main droite qu'il fallait arracher au taillis la retient maintenant. C'est toute l'ambivalence de ce qui se passe. Veut-elle vraiment s'arracher à son fantasme? N'y a-t-il pas quelque chose au fond d'elle qui l'y retient? N'est-elle pas plutôt expulsée, rendue à sa liberté et à sa responsabilité?
Une case dramatique, composée en rideau de théâtre. Si on prolonge les branches et le corps de Carice vers le haut, vers la case 2, l'effet est amplifié par la continuité des lignes. Il est même redoublé par la ligne des nuages. Derrière ce rideau lourd, complexe, qui occupe toute la moitié supérieure gauche de la planche se profile une réalité claire, lumineuse. Là, tout retrouve un poids.
Case 6
La pente est forte, nous le savons depuis la case 5. C'est confirmé par la ligne de partage entre les deux teintes dans le coin supérieur droit, et bien sûr par le corps en perdition de Carice. Seuls quelques traits se contentent d'indiquer la nature du lieu, renforçant l'impression d'ouverture, d'un espace en pleine lumière.
Case 7
Carice reprend ses esprits. La frontalité de l'image est complète, ce qui la rendra très facile à retourner lorsqu'il faudra suivre le regard de la jeune femme pour comprendre sa surprise.
Case 8
Carice s'était perdue (dédoublée) à la planche 6. Elle est désormais face à elle-même. Se rejoindre, ce serait se perdre en acceptant la fatalité de l'accident, mais à la planche suivante, Monsieur Knapp, le vieux déporté sur sa chaise roulante, creusera un fossé entre elle et elle, l'empêchant de coïncider avec son accident, et lui permettant de tenter l'aventure suprasensible qui changera le cours des choses.
Combien d'albums d'une telle richesse dans une année?
16 septembre 2009
PACHYDERME, de Frédérik PEETERS, Gallimard, 2009
PACHYDERME
de Frederik PEETERS
Avertissement
De grâce, ne lisez ce qui suit que si vous avez déjà lu l'album. Je ne voudrais pas que ma tentative d'interprétation interfère avec votre découverte!
Le thème
Où l'on voit comment le cours des choses (les enjeux stratégiques de la Guerre Froide naissante) peut être infléchi par la rencontre et la lutte de deux inconscients blessés.
Masques
Les protagonistes avancent masqués dans la vie.
Lui, le docteur Barrymore, voudrait être une diva de la chirurgie, dansant sous les applaudissements à chaque exploit; ayant mobilisé toute une aile de l'hôpital pour y installer de vastes appartements richement meublés, regorgeant de trophées de chasse, et lui servant de garçonnière pour ses innombrables conquêtes féminines.
En réalité, il est un médecin nazi vivant sous un nom d'emprunt dans un appartement modeste, manipulant de façon éhontée sa femme pour obtenir des renseignements stratégiques susceptibles d'être vendus et de garantir sa couverture; alccolique; et n'hésitant pas a voler les dents en or et les papiers des patients envoyés à la morgue.
Elle, Carice, voudrait être une concertiste admirée.
En réalité, elle est un professeur de piano à domicile, tenaillée par son désir d'enfants qui lui fait voir des foetus familiers; par le trouble vite refoulé qu'ont fait naître en elle les avances d'une de ses élèves qui lui a offert un pendentif; par ses angoisses de femme mariée se sentant délaissée et qui a décidé de quitter son mari, son domicile (rue des Jardins Perdus...).
L'accident
Une panne fait sortir Carice de sa voiture: préoccupée, elle marche au milieu de la route. Le besoin d'alcool fait perdre au docteur Barrymore la maîtrise de son véhicule. C'est le choc. Le docteur fuit. Carice sombre dans le coma. Son subconscient la conduit à la rencontre de celui du docteur Barrymore qui culpabilise, dans une longue scène (planches 52 à 66) aux dialogues subtils, remarquablement découpée, très variée au plan des choix graphiques.
Les signes de piste
Vous l'avez compris, c'est stimulant, mais aussi destabilisant pour le lecteur. Il faut se rappeler en permanence qu'il y a deux plans: celui du fantasme, et celui de la réalité. Pour s'y retrouver, il faut suivre les objets: pendentif, alliance, sac à main, boîte, porte-documents, parce que ce sont eux, avec leurs avatars (le pendentif en forme d'éléphant jeté en pleine route devient le pachyderme gisant des planches 2 et 3) qui articulent les deux plans (ainsi que les plans temporels).
Echos
Au total, c'est un album très troublant, où l'on retrouve des aspects du cinéma de David LYNCH (Mulholland Drive, par exemple, avec ses objets-symboles), de CRONENBERG, ou encore de Terry GILLIAM.
Il me semble que Frederik PEETERS rend un hommage appuyé à Brazil, dans la scène où tout-à-coup des femmes papotant surgissent de nulle part pour disparaître aussitôt (planche 19, cases 1 et 2),
ou la scène qui voit l'enquêteur mécanique bègue sortit d'un tuyau au mur (planche 33, case 7).
Vous m'aurez excusé si je n'ai pas utilisé les mots "inconscient", "subconscient, "fantasmes" de façon très technique!


















